Toute cette histoire, je suppose que ça a commencé la première fois qu'on s'est parlés ; mais comme pour toutes les bonnes histoires, je vais commencer par la
fin.
Cadre : une chambre, une fille assise en tailleur sur son lit, l'ordinateur sur les genoux. Au pied du lit, un garçon, son frère, qui lui montre en se marrant son propre écran d'ordinateur. Un fond de Bach qui résonne dans l'air, venant de plus loin — le salon.
Une sonnerie idiote retentit : un mail vient d'arriver. Elle baille au milieu de son sourire, il continue à passer de page en page sur internet, en riant toujours. Elle ouvre le mail, curiosité oblige ; gros plan sur le nom de l'émetteur du message. Son de la respiration qui s'accélère imperceptiblement.
Caméra recentrée sur son visage, qui se tend de plus en plus à la lecture du message. Son ventre qui se noue, et son cerveau qui semble ne plus connaître qu'une phrase. "J'ai mal. C'est de ma faute, et j'ai mal."
Tu ne veux pas savoir, mais j'écris quand même. Parce que ça me fait du bien, un peu. Parce que j'ai besoin de te dire, aussi. Et parce que, comme d'habitude, je ne suis pas capable de te le dire en face.
Si je reprends tout dans l'ordre antéchronologique, ça nous ramène en Italie : à six heures et demie du matin, je ne décroche pas, surtout quand je me suis couchée trop tard la veille, que le téléphone est à l'autre bout de la chambre, et que mon forfait ne tolère pas bien l'étranger.
Je te l'accorde, une semaine avant, j'étais en France —plus à Paris, mais tout de même— et j'aurais pu répondre à ton texto. Deux explications : la logique, et la profonde. L'excuse (si tant est que c'en soit une) logique, c'est simplement les Alpes : un monde à part, avec des gens différents, des contingences différentes, des rencontres, de la musique surtout, tout le temps, et pas une seconde pour se poser. Un air nouveau à respirer pendant deux semaines.
La raison la plus profonde de silence, maintenant ; celle qui explique mon silence, face au sms, face aux deux semaines de vide.
Cadre : un mercredi soir, une salle de cinéma. Deux jeunes installés devant l'écran, avant le lancement des pubs. Lui, souriant, motivé, raconte à sa voisine son week-end précédent. Enthousiaste, il a fait une rencontre, il est heureux. Elle sourit pour lui, même si elle est fatiguée : elle préfère le voir comme ça.
Et d'un coup, au milieu de la conversation, une phrase anodine. "On a été au musée Carnavalet, c'était génial." Glissée, comme si de rien n'était, parmi l'histoire de l'après-midi et du dîner. C'est à ce moment précis que la boule s'est formée dans l'estomac de la fille.
Flash-back : elle, au téléphone avec lui, deux jours avant, lui proposant d'aller voir cette expo avec laquelle elle le tanne depuis trois semaines. Elle, derrière son ordinateur, deux jours, une semaine, une semaine et demie avant, à chaque fois en train de lui parler de cette expo géniale à laquelle elle veut le traîner.
Elle a envie de passer du temps avec lui ; de faire autre chose que buller quand elle le voit, de se créer des souvenirs. Alors elle insiste, elle persiste, elle finit un jour par promettre de venir au cinéma le lendemain en échange de sa présence à ses côtés pour l'exposition. Au musée Carnavalet. Fin du flash-back.
Au moment où il lui a proposé cet échange de bons procédés, cinéma contre expo, il était déjà allé visiter le musée. Elle a mal. Et elle le sait, il ne tient pas particulièrement à la blesser. C'est presque pire : les coups qu'il lui assène, il n'en a même pas conscience. Il ne l'écoute pas quand elle parle, c'est pour ça qu'il ne se rend pas compte de ce qu'il vient de lui dire, et qu'il continue à babiller en souriant.
La pensée fugace qu'il se sert d'elle depuis le début la traverse, mais elle la repousse aussi vite. Ce n'est même pas son genre. Ce serait tellement plus simple de le traiter comme un salaud, mais ça n'en est pas un. Il ne lui prête simplement pas l'attention qu'elle demande.
Ils rentrent très vite chez eux après le film, il est un peu tard, et elle insiste pour ne pas traîner. Le "à bientôt" qui résonne dans le couloir de métro lui serre un peu le coeur. Elle a mal, déjà, parce qu'elle a le sentiment qu'une fois de plus, elle lui a accordé toute l'attention et l'amour qu'elle avait pour ne se trouver qu'en face d'un indifférent qui ne sait même pas qu'il l'est.
Le lendemain, les jours suivants, elle essaie de comprendre comment elle doit réagir. La pensée d'en parler avec lui ne l'a pas encore effleurée ; elle veut savoir ce qui semble mieux pour elle : rompre tout contact, ou recommencer, encore. Elle est blessée, elle est inquiète, elle l'aime.
Elle se laisse aspirer par le tourbillon des choses à faire, paperasserie administrative pour la fac, bouquins à acheter, valise à préparer, gens à croiser, vite, avant de partir en vacances pour plus d'un mois. Elle se sent asociale pourtant, alors elle finit par laisse son portable de côté dans un sac, et ne l'en ressort plus. Le contenu du sac étouffera assez bien les vibrations pour qu'elle oublie jusqu'à l'existence de ce téléphone qui, à court de batterie, finit un jour par s'éteindre.
Lorsqu'elle a à nouveau besoin de son téléphone, c'est pour partir dans les Alpes. Le chercher au fond des sacs qui traînent, le recharger la veille du départ, l'allumer quand elle rentre dans le train, tout ça, elle le fait sans y penser. Jusqu'à la lecture du texto qu'il lui a envoyé, presque une semaine plus tôt.
Elle est en route pour deux semaines intensives, avec des gens nouveaux à découvrir, des cours qui lui prendront toutes ses journées, et en bonus, son petit cousin sur les bras pour une semaine. Il essaie d'ailleurs à ce moment précis de dénicher un gâteau dans son sac, renversant au passage la bouteille posée sur la table.
Elle lit le message, elle le lit une seconde fois, ne sait pas quoi répondre, décide d'aviser plus tard. Avant son passage par la frontière italienne, ce sera parfait. Elle y repense, pendant le voyage. Recommence à peser le pour et le contre de cette relation, se déteste de devoir y penser comme ça.
"Je l'aime, mais il me fait mal." On dirait un résumé de série B, mais c'est exactement ce qu'elle ressent. Et puis elle arrive dans les Alpes ; il fait beau, de vieilles connaissances l'attendent, elle sourit à nouveau. Pendant deux semaines, c'est la course. Elle oublie, elle respire enfin, elle est heureuse.
Quand le téléphone sonne, trois semaines plus tard, elle est en Italie, sous le soleil, avec des amis de sa mère. Elle rencontre des gens, encore, bronze, prend des vraies vacances en famille, qu'elle a attendues longtemps.
Le nom qui s'affiche sur son téléphone quand elle se réveille à nouveau à dix heures lui fait un coup au coeur. Elle commencerait presque à s'y habituer. Mais comme sa mère la traîne sur la terrasse, puis à la plage, et que la vie continue, elle oublie. Encore, toujours.
Et à la rentrée, quand le monde semble se remettre à tourner un peu plus rond, elle se décide à faire quelque chose. Un mail, un coup de fil, elle ne sait pas quoi, mais quelque chose. Le temps qu'elle cherche quoi dire et comment le dire, il est trop tard.
Elle aura eu un mois et demi pour réfléchir. Personne ne lui a apporté la réponse, alors quand elle reçoit ce mail, elle s'effondre. Il est fort, de lui écrire comme ça. Le message est beau, elle irait même jusqu'à noble si elle n'avait pas si mal au ventre.
Elle voudrait lui courir après, mais elle ne peut pas. Elle ne doit pas. Elle a trop souffert —en silence, bêtement, quand parler aurait peut-être arrangé les choses—, et lui, s'il demande le silence, ne mérite pas qu'elle le harcèle.
Elle n'est pas forte, tu sais. Les changements qu'elle a fait dans sa vie cet été, ce sont tous les autres qui en ont été les victimes. Pas toi. Et si révolution spirituelle il y avait vraiment eu, j'aurais voulu t'avoir à côté de moi, comme tu l'as toujours été dans ma tête depuis qu'on se connaît.
Je suis sûre que tu feras ce que tu veux dans la vie, que tu atteindras tes buts. J'espère juste que tu seras heureux, tu n'as pas besoin de moi pour ça, et que tu ne te blesseras pas. Mes derniers mots pour toi seront les mêmes que les premiers : je t'aime.
C'est peut-être mieux pour nous deux, mais putain, ça fait mal.

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